La cravate
Bagnoles et foule. Manquerait plus que la pluie ! Voilà, c’est fait, voilà la pluie ! La ville n’avait jamais beaucoup d’efforts à faire pour prendre sa sale trogne
des mauvais jours.
La foule explose et l’averse-mitraille la disperse vers les abris. Pour soleils, en attendant mieux, le vrai, le cache-tristesse, les phares allumés des voitures. Car les bagnoles sont toujours là. Rien à faire pour les gommer du paysage. Elles en font définitivement partie, plus résistantes que le genre humain qui, lui, disparaîtra bien un jour. Pas elles, pourrait-on désespérer.
Il s’essuie le front qui dégouline. Ses cheveux gorgés d’eau ruissellent et l’eau s’infiltre effrontément sous le col de sa chemise. Il tente de glisser le doigt entre le tissu et la peau pour en desserrer l’étreinte. Ça ne passe pas. La cravate. Il y a la cravate. Il l’avait presque oubliée, celle-là. Tant pis ! Il n’est pas question de toucher au nœud.
Il avait enfilé le costume sans trop de problèmes. C’était pourtant la première fois de sa vie qu’il s’affublait d’une double épaisseur de vêtements, comme si la chemise ne suffisait pas. Il y avait eu les chaussures aussi, si courtes, si étroites que ses pieds en souffraient chaque fois qu’il devait sauter par-dessus une flaque pour ne pas les mouiller. Il en était venu à bout, même si les lacets se défaisaient tous les cent pas environ. Mais la cravate, ah ! Cette fichue cravate. Il s’était planté devant le miroir et avait tout tenté pour sortir des contorsions des deux bouts de tissu pendouillant sur sa poitrine quelque chose qui aurait ressemblé à un véritable nœud ; un nœud semblable à celui de la photo du magazine qu’il avait fini par jeter dans une poubelle, de rage. Il était finalement parvenu à en tirer quelque chose, une espèce de masse molle et grossière avec cette forme de trapèze prolongée par deux queues inégales qu’il avait eu tant de mal à modeler. Il l’avait fait glisser jusqu’en haut du col, en serrant bien fort de peur qu’elle ne se dérobe... (pages 79-80)
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires









