Jeudi 26 janvier 2012 4 26 /01 /Jan /2012 11:09

 

 

 

La couverture

 

 

 

S

’il existe un grand bonheur ici-bas c’est bien d’oublier les murs de sa chambre, pour ne plus voir, au-delà des ouvertures, que le spectacle de la nature. Ouvrir un œil le matin et le second aussitôt pour ne rien manquer et attendre de son lit que le soleil, jailli des monts, chasse vers la rivière les dernières brumes encore accrochées aux branches des chênes et des grands pins, n’est-ce pas déjà toucher à la félicité ? Pierre en était persuadé, lui qui dormait toujours  fenêtre ouverte et ne fermait jamais son volet.

          Ce n’était pas facile, pourtant, de compter parmi les plus heureux des hommes. Il en savait quelque chose. Il n’avait jamais cherché à comprendre pourquoi les autres, tous les autres, sans exception à ma connaissance, lui en voulaient et l’accablaient de leur suspicion et de leur médisance. On pouvait même douter qu’il se fût déjà posé la question. Là était certainement la raison de ce bonheur qu’on lui reprochait tant. Et pourtant, qu’avait donc de plus que tous les bonshommes du village (dont les épouses, d’ailleurs, ne manquaient jamais de se joindre à leurs malveillantes et sournoises manœuvres), cet être simple qui, sans le poids de la réprobation universelle de ses semblables, eût facilement passé pour l’un d’entre eux ?

          Il n’était pas particulièrement beau, avait des mains calleuses de paysan, et boitait légèrement depuis qu’un méchant caillou pointu, projeté par sa débroussailleuse, lui avait entamé le pied gauche jusqu’au tendon. On pouvait donc écarter d’emblée toute hypothèse faisant de lui  un séducteur. Il n’avait rien de l’homme à femmes, du coq de village, cette bête noire des maris, ce personnage aussi inévitable dans une bourgade, quel que soit le nombre d’âmes, que la grenouille de bénitier ou le poivrot invétéré. Non, en vérité, Pierre n’avait rien du mâle conquérant, une explication facile pour ceux qui auraient voulu donner les raisons de son célibat car nul ne pouvait savoir qu’un premier et grand amour de jeunesse déçu l’avait amené à renoncer à jamais à  la présence d’une compagne. Ce choix irrévocable l’avait contraint à vivre dans une solitude à laquelle il s’accommodait fort bien. Personne, parmi tous les gens qui le connaissaient, n’aurait pu se vanter de l’avoir entendu dire plus de trois phrases consécutives ce qui, dans une région où l’abondance du verbe paraissait aussi naturelle que le vent du nord emportant régulièrement les poussières et les feuilles des platanes jusqu’à la mer, ne pouvait que paraître suspect. C’était un enfant du pays et il n’était pas comme les autres et ça, mes chers amis qui n’êtes pas d’ici et qui ne pouvez comprendre, on ne pouvait lui pardonner. Il était le traître, celui qui avait déserté en refusant de se fondre dans le gros de la troupe. Il était devenu aux yeux de tous, à force de différence, comme une sorte d’étranger. Et il n’était pas dit qu’une peau sombre, des yeux bridés ou un fort accent n’eussent pas été mieux acceptés par la communauté.

          Rocher sans cesse attaqué par les vagues, il était insensible aux éclaboussures d’écume qui glissaient sur la surface lisse de son indifférence. Les attaques venaient de partout et semblaient trouver leur force et leur abondance dans son silence, bouclier invisible mais efficace contre lequel les coups les plus vils, les plus cruels venaient se briser… (pages 9 et 10)

Par Baraffe - Publié dans : Histoires curieuses et édifiantes - Communauté : LES AUTEURS DE CHLOE DES LYS
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